Les Rois de France — La naissance de la dynastie carolingienne
Dans l'épisode précédent, nous avons découvert Charles Martel, un homme qui exerçait une autorité considérable sur le royaume franc sans jamais porter le titre de roi.
Son fils Pépin va franchir une étape décisive.
En 751, il dépose Childéric III, dernier souverain mérovingien, et devient lui-même roi des Francs. Un événement qui met fin à près de trois siècles de domination mérovingienne et ouvre une nouvelle période de l'histoire : celle des Carolingiens.
Mais comment remplacer une famille royale dont la légitimité reposait sur plusieurs générations de souverains ? Comment faire accepter cette rupture à une aristocratie attachée aux traditions ? Et surtout, comment convaincre qu'un homme qui n'est pas né roi peut légitimement le devenir ?
Pépin va trouver une réponse qui transforme durablement la monarchie occidentale : faire reconnaître son autorité non seulement par les grands du royaume, mais également par l'Église.
Son histoire est celle d'une conquête politique, d'une alliance religieuse et d'une nouvelle conception du pouvoir royal.
Et si son fils Charlemagne demeure beaucoup plus célèbre que lui, Pépin le Bref a accompli une œuvre essentielle : il lui a transmis une royauté solidement établie, capable de nourrir de bien plus grandes ambitions.
Un héritier qui possède déjà le pouvoir
Pépin naît probablement vers 714 ou 715. Il est le fils de Charles Martel et de Rotrude.
Sa famille appartient à une puissante aristocratie franque dont l'ascension remonte notamment à Pépin de Herstal, son grand-père.
Depuis plusieurs générations, cette famille exerce la fonction de maire du palais.
À l'origine, le maire du palais dirige l'administration de la maison royale. Progressivement, il devient l'un des principaux responsables militaires et politiques du royaume.
Ce changement n'a rien d'anecdotique.
Chez les Mérovingiens, le roi conserve un prestige dynastique immense. Mais gouverner exige de contrôler les armées, de distribuer les charges, de négocier avec les grandes familles et de s'assurer la fidélité des territoires.
Or, ce sont précisément ces moyens d'action que les maires du palais ont progressivement concentrés entre leurs mains.
Charles Martel avait poussé cette évolution très loin. À partir de 737, après la mort du roi Thierry IV, il gouverne même plusieurs années sans faire désigner de nouveau souverain mérovingien.
En 741, lorsqu'il meurt, la situation est donc singulière : la famille de Pépin possède la réalité du pouvoir, mais elle ne possède toujours pas la couronne.
Le problème est désormais de savoir si elle pourra conserver durablement ce pouvoir sans devenir elle-même une dynastie royale.
741 : un héritage qui ne se partage pas sans difficulté
À la mort de Charles Martel, ses principales responsabilités sont réparties entre ses deux fils, Carloman et Pépin.
Carloman reçoit notamment la direction de l'Austrasie, tandis que Pépin exerce son autorité sur la Neustrie, la Bourgogne et la Provence.
Ces territoires ne constituent pas des États indépendants au sens moderne. Ils appartiennent au monde franc, dont l'unité dépend des alliances, des fidélités aristocratiques et de l'autorité exercée par les dirigeants.
Les deux frères doivent immédiatement affronter plusieurs difficultés.
D'abord, leur demi-frère Griffon conteste la répartition de l'héritage paternel. Sa rivalité provoque des tensions familiales et politiques qui se prolongeront pendant plusieurs années.
Ensuite, certaines régions profitent de la mort de Charles Martel pour contester la domination franque.
L'Aquitaine, la Bavière et les territoires alamans représentent autant de défis pour les nouveaux maîtres du royaume.
Pépin et Carloman répondent par des campagnes militaires et par le renforcement de leurs alliances avec les grands.
Leur coopération est essentielle.
Ils ne peuvent se permettre de paraître divisés alors que leur autorité ne repose pas encore sur une légitimité royale traditionnelle.
Leur première priorité est donc de conserver ce que leur père a conquis : l'obéissance des territoires et la fidélité des élites.
Mais une décision apparemment surprenante va révéler toute la fragilité de leur position.
Pourquoi remettre un Mérovingien sur le trône en 743 ?
Depuis 737, le royaume franc n'a plus de roi en exercice.
Charles Martel avait pu gouverner sans souverain. Ses fils comprennent pourtant qu'une telle situation présente des risques.
En 743, Pépin et Carloman font reconnaître Childéric III comme roi des Francs.
Pourquoi rétablir un Mérovingien alors qu'ils disposent déjà de l'essentiel du pouvoir ?
Parce que la royauté reste une institution profondément ancrée dans la société franque.
Le roi incarne une continuité. Son appartenance à la famille mérovingienne constitue un élément important de sa légitimité. Son nom figure dans les actes, et son existence donne au gouvernement un cadre traditionnel.
Pour Pépin et Carloman, conserver un souverain mérovingien permet donc de gouverner sans bouleverser immédiatement l'ordre dynastique.
Childéric III n'est pas nécessairement un personnage totalement insignifiant, contrairement à ce que laisse croire l'expression traditionnelle de « roi fainéant ».
Cette formule, largement utilisée par des auteurs postérieurs, donne une vision excessivement simplifiée des derniers Mérovingiens.
Le pouvoir royal avait effectivement perdu une part considérable de ses moyens d'action, mais les souverains ne formaient pas une succession uniforme d'hommes paresseux ou incapables.
Ce qui compte ici, c'est le déplacement du pouvoir politique.
Childéric III porte la couronne. Pépin et Carloman disposent des moyens de gouverner.
La coexistence de ces deux réalités ne peut cependant durer éternellement.
Carloman se retire : Pépin reste seul
En 747, Carloman abandonne ses responsabilités politiques pour embrasser la vie religieuse.
Il se retire en Italie et rejoint la vie monastique.
Les raisons profondes de sa décision restent discutées. Les sources présentent son retrait dans un cadre religieux, mais les historiens ne peuvent établir avec certitude toutes les motivations personnelles et politiques qui l'ont conduit à renoncer au pouvoir.
Pour Pépin, les conséquences sont considérables.
Il devient le principal dirigeant du royaume franc.
Il doit encore composer avec des oppositions, notamment celles de Griffon, et consolider son influence sur les régions périphériques. Cependant, aucun partenaire de même rang ne partage désormais avec lui la direction politique du monde franc.
Pépin se retrouve dans une position comparable à celle de son père à la fin de sa vie.
Il commande les armées, exerce l'autorité politique et peut compter sur des réseaux aristocratiques et ecclésiastiques puissants.
Mais il reste, officiellement, le serviteur d'un roi.
C'est cette contradiction qu'il décide de résoudre.
751 : comment prendre une couronne sans être né roi ?
L'année 751 constitue un tournant majeur.
Pépin entreprend de remplacer Childéric III et de faire reconnaître sa propre royauté.
Cependant, il ne peut pas simplement annoncer qu'il devient roi parce qu'il dispose d'une armée plus puissante.
Il lui faut présenter cette transformation comme légitime.
Selon la tradition rapportée par les sources franques, Pépin fait consulter le pape Zacharie.
La question qui lui est soumise porte sur l'écart entre le titre royal et l'exercice réel du pouvoir.
Est-il préférable que le royaume soit dirigé par celui qui porte le titre de roi, ou par celui qui assume effectivement les responsabilités du gouvernement ?
La réponse pontificale, telle qu'elle est transmise par les chroniqueurs, favorise celui qui détient la réalité de l'autorité.
Il faut néanmoins être prudent.
Nous ne possédons pas le compte rendu exact d'une conversation entre Pépin et Zacharie. Le récit nous est parvenu à travers des sources qui cherchent aussi à expliquer et à légitimer l'installation de la nouvelle dynastie.
La consultation pontificale n'en constitue pas moins un élément essentiel de la transformation politique.
Pépin obtient un appui religieux qui permet de présenter le changement de souverain comme une décision justifiée, et non comme une simple rébellion.
À la fin de 751, une assemblée des grands du royaume le reconnaît comme roi des Francs, à Soissons.
Childéric III est déposé.
Selon les récits conservés, il est tondu, privant symboliquement le dernier Mérovingien de sa chevelure associée à la dignité royale, puis envoyé dans un monastère.
Une dynastie s'achève.
Une autre commence.
Avec Pépin, la royauté passe pour la première fois à la famille qui dominait depuis plusieurs générations la fonction de maire du palais.
C'est la naissance de la dynastie carolingienne.
Le sacre : une nouvelle manière de légitimer le roi
Pépin ne se contente pas d'être reconnu par les grands.
Il reçoit également une onction religieuse lors de son accession à la royauté.
La cérémonie de 751 est traditionnellement associée à saint Boniface, missionnaire et réformateur de l'Église franque, même si l'identité précise de l'officiant demeure discutée par les historiens.
Ce rite possède une portée politique considérable.
L'onction consiste à appliquer de l'huile consacrée sur le souverain.
Elle souligne la dimension religieuse de sa fonction et contribue à présenter son autorité comme bénéficiant d'une consécration divine.
Pour un homme qui ne descend pas de la lignée mérovingienne, cette reconnaissance constitue un puissant instrument de légitimation.
Auparavant, l'appartenance familiale avait joué un rôle central dans la transmission de la royauté franque.
Désormais, Pépin associe plusieurs fondements de son autorité : la reconnaissance des grands, l'exercice effectif du pouvoir et l'appui de l'Église.
Cela ne signifie pas que la monarchie devient immédiatement une institution entièrement nouvelle.
Les traditions franques demeurent fortes. Les partages successoraux persistent et les aristocrates conservent une influence essentielle.
Mais un principe prend une place croissante : le roi doit être reconnu comme un souverain investi d'une mission religieuse, et pas seulement comme l'héritier d'une famille prestigieuse.
Cette évolution aura une influence durable sur la royauté médiévale.
Et elle va être renforcée trois ans plus tard par une cérémonie encore plus exceptionnelle.
754 : quand le pape traverse les Alpes pour rencontrer Pépin
À Rome, la situation politique est particulièrement préoccupante.
Le pouvoir byzantin, qui avait longtemps exercé son autorité sur une partie de l'Italie, ne parvient plus à protéger efficacement les territoires liés à la papauté.
Les Lombards, installés dans la péninsule italienne depuis le VIe siècle, étendent leur domination.
Leur roi, Aistolf, s'empare de Ravenne en 751 et menace les intérêts territoriaux de Rome.
Le pape Étienne II recherche alors un protecteur puissant.
Il se tourne vers le nouveau roi des Francs.
À la fin de 753, il entreprend un voyage exceptionnel à travers les Alpes. Il rencontre Pépin à Ponthion, en janvier 754.
Cette rencontre révèle un véritable échange d'intérêts.
Le pape a besoin d'une force militaire capable de contenir les Lombards.
Pépin, de son côté, bénéficie de la reconnaissance du chef de l'Église romaine pour consolider sa royauté et assurer l'avenir de sa famille.
Le 28 juillet 754, à Saint-Denis, Étienne II procède à un nouveau sacre de Pépin.
Ses deux fils, Charles et Carloman, sont également associés à la cérémonie.
La reine Bertrade reçoit elle aussi une consécration.
Cette fois, la reconnaissance religieuse ne concerne plus seulement l'homme qui a pris la couronne en 751.
Elle concerne sa famille et ses héritiers.
L'objectif est fondamental : faire de la royauté carolingienne une dynastie durable.
En consacrant les fils de Pépin, le pape renforce leurs droits à succéder à leur père.
L'alliance entre la monarchie franque et la papauté vient de franchir une étape majeure.
Mais une telle alliance implique aussi des obligations.
Pépin doit désormais prouver qu'il est capable de défendre Rome.
754-756 : Pépin intervient en Italie
Pépin organise deux grandes interventions militaires en Italie, en 754 puis en 756.
Son adversaire est Aistolf, roi des Lombards.
Les campagnes franques aboutissent à la soumission du souverain lombard et à des engagements territoriaux destinés à protéger les intérêts de la papauté.
L'enjeu dépasse pourtant la seule victoire militaire.
Certaines régions disputées avaient appartenu à l'espace dominé par l'Empire byzantin.
Or, Pépin ne choisit pas simplement de restituer à Constantinople l'ensemble des territoires concernés.
Il remet à saint Pierre, c'est-à-dire à l'Église romaine représentée par le pape, des territoires reconquis ou obtenus à la suite de ses interventions.
Cette opération est connue sous le nom de donation de Pépin.
Elle constitue une étape fondatrice dans la formation des États pontificaux.
Il ne s'agit pas de la création de l'État du Vatican, qui appartient à une histoire beaucoup plus récente.
Les États pontificaux étaient des territoires d'Italie centrale gouvernés par la papauté, dont l'existence politique se prolongera pendant plus d'un millénaire, jusqu'au XIXe siècle.
L'importance de cette décision est immense.
Le pape ne se trouve plus seulement à la tête d'une autorité religieuse. Il consolide aussi un pouvoir territorial.
De son côté, Pépin devient le principal protecteur occidental de la papauté.
Cette relation est appelée à marquer durablement les rapports entre les souverains francs et Rome.
Elle jouera notamment un rôle essentiel dans le couronnement impérial de Charlemagne, en l'an 800.
Mais Pépin n'est pas encore un empereur.
Il est un roi franc qui vient de transformer sa position diplomatique et religieuse.
Narbonne, 759 : l'achèvement d'une conquête dans le Midi
Pendant que Pépin consolide ses relations avec Rome, il poursuit également les ambitions militaires de sa famille dans le sud de la Gaule.
Depuis le début du VIIIe siècle, une partie de la Septimanie, région correspondant approximativement à une partie du Languedoc méditerranéen, est passée sous domination musulmane.
Charles Martel avait mené plusieurs campagnes dans le Midi sans parvenir à s'emparer durablement de Narbonne.
Cette ville constitue un centre stratégique majeur.
Sa situation permet de contrôler des communications entre la péninsule Ibérique et la Gaule méditerranéenne.
Pépin reprend l'offensive à partir de 752.
Les opérations durent plusieurs années et s'appuient également sur des alliances avec les élites locales.
En 759, Narbonne passe sous domination franque.
La conquête marque un moment important dans l'intégration de la Septimanie au royaume de Pépin.
Elle met fin à la présence politique musulmane organisée dans cette région au nord des Pyrénées.
Mais il serait trompeur d'y voir l'achèvement d'une prétendue libération de toute la France.
La France, au sens national et territorial actuel, n'existe pas encore. Les populations méridionales possèdent leurs propres traditions, et l'autorité franque doit composer avec leurs intérêts.
La prise de Narbonne constitue donc surtout une réussite stratégique et territoriale.
Elle renforce le contrôle du pouvoir carolingien sur les voies de communication du Midi et confirme les ambitions de Pépin dans une région où son père n'avait pas réussi à imposer une domination complète.
Cette avancée prépare également les futures interventions franques au-delà des Pyrénées.
L'Aquitaine : une conquête longue et violente
La domination du Midi demeure pourtant incomplète.
L'Aquitaine conserve une forte autonomie politique sous l'autorité de ses ducs.
Depuis plusieurs décennies, ses dirigeants cherchent à préserver leurs propres marges de manœuvre face à la puissance des maires du palais et des souverains francs.
Pépin entend réduire cette indépendance.
À partir de 760, il engage une longue série de campagnes contre le duc Waïfre.
Ce conflit n'a rien d'une simple expédition victorieuse.
Il se prolonge pendant plusieurs années et s'accompagne d'opérations militaires répétées, de destructions, de sièges et de pressions exercées sur les élites régionales.
Waïfre tente de maintenir sa domination en s'appuyant sur ses propres réseaux de fidélité et sur les difficultés que rencontre le pouvoir franc à contrôler durablement les territoires méridionaux.
Pépin avance progressivement.
Il cherche à affaiblir les soutiens du duc, à contrôler les places fortes et à faire reconnaître son autorité par les responsables locaux.
Les habitants subissent les conséquences d'une guerre qui vise autant la soumission politique que la conquête territoriale.
En 768, Waïfre est assassiné.
Sa disparition marque l'effondrement de la principale résistance ducale, même si l'intégration de l'Aquitaine au royaume franc reste un processus complexe et que de nouvelles révoltes éclateront sous Charlemagne.
Cette campagne révèle une dimension essentielle du règne de Pépin.
Le fondateur des Carolingiens n'est pas seulement un homme de cérémonies religieuses et d'alliances diplomatiques.
C'est un chef de guerre déterminé, qui utilise la force pour imposer son autorité.
La stabilité qu'il transmet à ses héritiers a donc aussi été construite par des conflits, des contraintes et des violences.
Un roi qui cherche à mieux organiser son royaume
Les conquêtes militaires ne suffisent pas à expliquer l'importance historique de Pépin.
Son gouvernement poursuit également un travail de réorganisation politique et religieuse.
Avec Carloman, puis comme roi, Pépin soutient les efforts de réforme de l'Église franque.
Le missionnaire Boniface joue un rôle important dans cette entreprise.
Les dirigeants carolingiens cherchent à renforcer la discipline ecclésiastique, à réunir des assemblées religieuses et à mieux organiser les relations entre les responsables de l'Église et le pouvoir.
Il faut toutefois éviter de présenter cette politique comme une séparation moderne entre administration civile et autorité religieuse.
Au VIIIe siècle, les évêques et les abbés comptent parmi les principaux acteurs de la vie politique.
Ils disposent de terres, administrent des établissements religieux et entretiennent des relations étroites avec les grandes familles aristocratiques.
L'Église est donc aussi un réseau de pouvoir, d'influence et de culture écrite.
S'appuyer sur elle permet à Pépin de renforcer ses capacités de gouvernement.
Le roi s'efforce également de mieux contrôler certains domaines administratifs, notamment l'activité monétaire.
Le maintien et la réaffirmation de prérogatives royales sur la monnaie accompagnent cette consolidation du pouvoir.
Cependant, il serait excessif de lui attribuer les structures administratives qui se développeront plus largement sous Charlemagne.
Pépin reste un souverain du VIIIe siècle, dépendant de ses proches, des comtes, des évêques, des assemblées et de la fidélité des grands.
Il ne dirige pas un État centralisé comparable à ceux des époques modernes.
Sa réussite consiste surtout à rendre la royauté plus solide en associant les institutions existantes à une nouvelle légitimité dynastique.
Bertrade de Laon : la reine derrière la nouvelle dynastie
Impossible d'évoquer Pépin sans parler de son épouse, Bertrade de Laon.
La tradition la connaît souvent sous le nom de Berthe au Grand Pied.
Mais ce surnom appartient en grande partie à une mémoire littéraire et légendaire postérieure.
Bertrade occupe néanmoins une place importante dans la construction dynastique.
Elle appartient à un milieu aristocratique dont les alliances contribuent au prestige familial.
Surtout, elle est la mère des deux fils qui succéderont à Pépin : Charles et Carloman.
Son association à la cérémonie de Saint-Denis en 754 souligne la volonté de consacrer non seulement un roi, mais une famille appelée à exercer durablement le pouvoir.
Les sources disponibles ne permettent pas de reconstituer en détail ses opinions, son quotidien ou l'ensemble de son influence sur Pépin.
Il serait donc imprudent de lui attribuer des décisions politiques précises sans témoignages fiables.
Nous savons cependant qu'elle conserve une place importante après la mort de son époux.
Elle intervient notamment dans les relations familiales et diplomatiques au début du règne de ses fils.
Bertrade nous rappelle ainsi qu'une dynastie ne se construit pas uniquement par les victoires militaires et les actes des souverains.
Les mariages, les filiations, les solidarités aristocratiques et les stratégies de succession participent également à la stabilité du pouvoir.
Pourquoi l'appelle-t-on Pépin « le Bref » ?
Voici sans doute la question que beaucoup se posent en découvrant son nom.
Pourquoi « le Bref » ?
L'explication traditionnelle associe ce surnom à une petite taille.
En ancien français, le mot « bref » peut effectivement renvoyer à ce qui est court.
Toutefois, il faut distinguer cette explication populaire des certitudes historiques.
Nous ne disposons pas d'une mesure fiable de la taille de Pépin.
De plus, le surnom s'est imposé dans une tradition historiographique postérieure à son règne.
Les récits médiévaux ont progressivement construit l'image d'un petit roi doté d'une force et d'un courage extraordinaires.
L'un d'eux raconte notamment qu'il aurait accompli un exploit spectaculaire face à un lion et à un taureau.
Cette histoire appartient à la légende royale.
Elle cherche à montrer que la valeur d'un souverain ne dépend pas de son apparence physique.
Mais elle ne constitue évidemment pas une preuve de la réalité de ses exploits.
Les historiens doivent donc séparer le personnage historique de la figure héroïque construite par les chroniqueurs.
Une chose est certaine : rien ne permet de réduire Pépin à un roi secondaire simplement parce qu'il est surnommé « le Bref ».
Son règne de dix-sept ans est au contraire l'un des moments fondateurs du pouvoir carolingien.
768 : la mort de Pépin et le partage du royaume
Après les longues campagnes menées en Aquitaine, Pépin tombe malade.
Il meurt le 24 septembre 768, à Saint-Denis.
Il est enterré dans l'abbaye qui avait accueilli son second sacre, quatorze ans auparavant.
Ce lieu possède une importance symbolique considérable.
Saint-Denis était déjà étroitement associé à la mémoire de plusieurs souverains francs, notamment Dagobert Ier.
Le choix de cette sépulture inscrit Pépin dans une continuité royale tout en affirmant la place de sa nouvelle dynastie.
Mais la disparition du roi soulève immédiatement la question de sa succession.
Malgré l'effort entrepris pour renforcer la royauté carolingienne, Pépin conserve une tradition héritée des Francs : le partage du royaume entre plusieurs fils.
Ses deux héritiers, Charles et Carloman, reçoivent chacun une partie de l'ensemble franc.
Ils deviennent rois en 768.
Cette succession montre que la nouvelle dynastie n'a pas supprimé toutes les pratiques anciennes.
La royauté demeure étroitement liée à la famille souveraine, et plusieurs héritiers peuvent exercer simultanément leur autorité sur des territoires distincts.
Les relations entre Charles et Carloman deviennent rapidement difficiles.
Lorsque Carloman meurt en 771, Charles parvient à réunir l'ensemble du royaume sous son autorité.
Il est celui que l'histoire retiendra sous le nom de Charlemagne.
Mais au moment de la mort de Pépin, cet avenir n'est pas encore écrit.
Rien ne garantit que les deux frères réussiront à gouverner ensemble.
Rien ne garantit non plus que le royaume franc deviendra un empire.
L'histoire reste ouverte.
Pépin le Bref a-t-il réellement fondé une nouvelle monarchie ?
La réponse est oui, mais elle mérite quelques nuances.
Pépin n'a pas inventé le pouvoir de sa famille.
Il hérite d'une domination politique patiemment construite par ses prédécesseurs, notamment Pépin de Herstal et Charles Martel.
Il n'a pas davantage fait disparaître les rivalités aristocratiques, les résistances régionales ou les traditions de partage du royaume.
Son autorité repose encore sur des rapports de force et sur des alliances constamment entretenues.
En revanche, il accomplit une transformation fondamentale.
Il fait passer sa famille du gouvernement exercé au nom d'une autre dynastie à la possession directe de la royauté.
Cette évolution s'accompagne d'une nouvelle manière de justifier le pouvoir.
L'association de l'approbation des grands et de la consécration religieuse offre à la dynastie carolingienne une légitimité capable de rivaliser avec l'ancien prestige mérovingien.
Pépin consolide également le territoire franc et renforce le rôle international de son royaume.
En intervenant dans les affaires italiennes, il fait de la monarchie franque une puissance incontournable pour la papauté.
Ses campagnes en Septimanie et en Aquitaine témoignent de sa volonté de maintenir et d'étendre son autorité.
Ce bilan ne doit pas être transformé en portrait idéal.
La déposition de Childéric III constitue bien une rupture dynastique imposée. Les guerres de Pépin sont parfois brutales. Les traditions rapportées par les chroniqueurs tendent à présenter ses décisions sous un jour favorable.
Mais la portée historique de son action demeure considérable.
Il ne crée pas encore l'empire de Charlemagne.
Il crée les conditions politiques dans lesquelles cet empire pourra émerger.
Pépin le Bref, le véritable tournant entre deux dynasties
Dans l'histoire traditionnelle, les grands personnages semblent parfois se succéder comme s'ils avaient reçu une mission toute tracée.
Clovis aurait fondé le royaume franc, Charles Martel l'aurait sauvé et Charlemagne aurait construit l'empire.
La réalité historique est beaucoup plus complexe.
Entre ces figures célèbres, de nombreux dirigeants ont négocié, combattu, échoué, recommencé et transformé progressivement les institutions.
Pépin le Bref appartient à ces personnages dont le rôle peut paraître moins spectaculaire que celui de leurs descendants, mais dont les décisions changent profondément l'avenir.
Il hérite d'un pouvoir sans couronne.
Il obtient une couronne sans appartenir à la famille qui la détenait depuis des siècles.
Puis il s'efforce de transformer cette conquête en une royauté transmissible à ses enfants.
En 751, la dynastie mérovingienne prend fin. En 768, lorsqu'il meurt, la dynastie carolingienne dispose déjà d'une légitimité religieuse, d'un réseau d'alliances et d'une autorité territoriale considérablement renforcée.
Il serait pourtant faux de considérer l'arrivée des Carolingiens comme l'aboutissement inévitable de l'histoire franque.
D'autres choix auraient été possibles. Les aristocraties auraient pu contester davantage Pépin, la papauté aurait pu rechercher d'autres protecteurs, et les conflits entre ses héritiers auraient pu compromettre l'unité du royaume.
C'est précisément ce qui rend son règne intéressant.
Pépin le Bref n'est pas seulement le fils de Charles Martel ni le père de Charlemagne. Il est le souverain qui a transformé la puissance d'une famille en une nouvelle légitimité royale.
Et c'est ainsi qu'un homme dont le surnom évoque la petitesse a laissé une empreinte immense dans l'histoire européenne.
Repères chronologiques
Vers 714-715 : naissance de Pépin, fils de Charles Martel et de Rotrude.
741 : mort de Charles Martel ; Pépin et Carloman héritent de l'essentiel de son pouvoir.
743 : Childéric III est reconnu comme roi des Francs.
747 : Carloman abandonne ses responsabilités politiques et entre dans la vie religieuse.
751 : déposition de Childéric III ; Pépin devient roi des Francs.
754 : le pape Étienne II sacre Pépin et ses fils à Saint-Denis.
754 et 756 : campagnes franques en Italie contre les Lombards.
756 : donation de Pépin, étape fondatrice des États pontificaux.
759 : prise de Narbonne par les Francs.
760-768 : campagnes contre Waïfre et soumission progressive de l'Aquitaine.
24 septembre 768 : mort de Pépin le Bref à Saint-Denis.
768 : partage du royaume entre Charles et Carloman.
771 : Charles devient seul maître du royaume après la mort de Carloman.
Ce qu'il faut retenir
Pépin le Bref règne sur les Francs de 751 à 768 et devient le premier roi de la dynastie carolingienne.
Fils de Charles Martel, il hérite d'un pouvoir politique considérable avant de déposer le dernier souverain mérovingien, Childéric III.
Son accession au trône repose sur la reconnaissance des grands du royaume et sur l'appui de l'Église.
Le sacre pontifical de 754 renforce la légitimité de sa famille, tandis que ses interventions en Italie contribuent à la formation des États pontificaux.
Ses conquêtes en Septimanie et ses campagnes d'Aquitaine consolident son autorité territoriale.
À sa mort, il transmet le royaume à ses fils Charles et Carloman.
Son héritage ne se résume donc pas à la préparation du règne de Charlemagne : il marque une transformation décisive de la royauté franque.
Sources pour aller plus loin
Bibliothèque nationale de France, Chronologie de la période carolingienne et La famille carolingienne, collection Les Essentiels de la BnF.
Encyclopédie Larousse, « Pépin le Bref », notice historique et Grande Encyclopédie.
Alain J. Stoclet, « Pépin dit “le Bref” : considérations sur son surnom et sa légende », Revue belge de philologie et d'histoire, 2001, tome 79, fascicule 4, p. 1057-1093.
Centre des monuments nationaux, Basilique cathédrale de Saint-Denis, ressources consacrées à la nécropole royale et aux gisants.
Pierre Riché, Les Carolingiens. Une famille qui fit l'Europe, Hachette, 1983.
Sources médiévales à confronter : les Continuations de Frédégaire et les Annales royales des Francs, en gardant à l'esprit le regard favorable porté par une partie de ces textes sur le pouvoir carolingien.
Prochain épisode : Charlemagne et Carloman, deux frères pour un royaume.

