Pépin de Herstal : l’Austrasie prend sa revanche
Comment un homme vaincu par Ébroïn est-il devenu l’un des personnages les plus puissants du monde franc ?
À la fin du VIIᵉ siècle, les rois mérovingiens portent toujours la couronne.
Leur nom figure sur les actes officiels et leur appartenance à la dynastie demeure essentielle à la légitimité du pouvoir. Pourtant, pour comprendre le gouvernement des royaumes francs, il faut désormais regarder au-delà du trône.
Dans notre précédent épisode, nous avons rencontré Ébroïn, ce maire du palais de Neustrie qui avait réussi à exercer une autorité considérable auprès des souverains.
Vers 680, Ébroïn remporte une victoire contre les forces de Pépin de Herstal, un aristocrate austrasien qui cherche alors à affirmer sa puissance.
Pépin est vaincu et doit se replier.
À ce moment-là, rien ne permet de prédire qu'il deviendra l'un des principaux dirigeants du monde franc.
Pourtant, quelques années plus tard, en 687, il remporte une victoire majeure à Tertry.
Les rapports de force entre l'Austrasie et la Neustrie s'en trouvent profondément modifiés.
Mais attention : cette victoire ne fait pas de Pépin un roi. Elle ne marque pas davantage la disparition de la monarchie mérovingienne.
Elle constitue une étape importante dans une transformation politique beaucoup plus longue, dont les contemporains ne pouvaient pas connaître l'issue.
Comment Pépin a-t-il construit son autorité ? Pourquoi la bataille de Tertry est-elle devenue si importante dans l'histoire des Francs ? Et comment son héritage a-t-il finalement conduit à l'ascension de Charles Martel ?
Pour le comprendre, revenons aux origines de cet homme et au monde dans lequel il a grandi.
Qui est Pépin de Herstal ?
Pépin de Herstal, également appelé Pépin II ou Pépin le Jeune, naît vraisemblablement au milieu du VIIᵉ siècle.
Sa date de naissance exacte demeure inconnue.
En revanche, ses origines familiales sont particulièrement importantes pour comprendre sa carrière.
Son père, Ansegisel, est un fils d'Arnoul, évêque de Metz.
Sa mère, Begga, est une fille de Pépin de Landen, lui-même ancien maire du palais d'Austrasie.
Pépin appartient donc à deux puissants réseaux aristocratiques.
Ces familles disposent de propriétés foncières, entretiennent des relations avec des responsables religieux et possèdent des liens anciens avec le pouvoir royal.
Or, au VIIᵉ siècle, cette position sociale représente une ressource politique considérable.
Pour exercer une autorité, il ne suffit pas d'occuper une fonction officielle. Il faut aussi pouvoir compter sur des alliés et mobiliser des hommes.
Les terres, les relations familiales et les fidélités personnelles jouent un rôle essentiel.
C'est dans cet environnement que Pépin construit progressivement sa puissance.
Une famille qui n'est pas encore une dynastie royale
Aujourd'hui, nous connaissons surtout Pépin de Herstal comme l'un des ancêtres des Carolingiens.
Son fils Charles Martel dominera la politique franque au VIIIᵉ siècle.
Son petit-fils Pépin le Bref deviendra roi en 751.
Son arrière-petit-fils Charlemagne sera couronné empereur en 800.
Mais ces événements appartiennent encore à l'avenir.
Au temps de Pépin de Herstal, sa famille ne constitue pas une dynastie royale.
Elle appartient à l'aristocratie franque et cherche à consolider sa place dans le gouvernement.
C'est une distinction essentielle.
Lorsque nous racontons les événements du VIIᵉ siècle, nous connaissons déjà la suite de l'histoire. Nous risquons donc de considérer l'arrivée des Carolingiens comme inévitable.
Pour les contemporains de Pépin, rien n'était pourtant décidé.
Et sa carrière allait commencer par une défaite.
L'Austrasie et la Neustrie : deux grands espaces politiques
Pour comprendre les ambitions de Pépin, il faut revenir à l'organisation du monde franc.
Depuis plusieurs générations, les souverains mérovingiens ont procédé à des partages territoriaux, suivis de réunifications et de nouvelles divisions.
Deux grands ensembles jouent alors un rôle central.
La Neustrie, située principalement à l'ouest, comprend notamment des territoires correspondant au nord et à l'ouest de l'actuelle France.
L'Austrasie, à l'est, s'étend sur des régions situées aujourd'hui dans le nord-est de la France, en Belgique, au Luxembourg et dans l'ouest de l'Allemagne.
La Bourgogne constitue également un espace politique important.
Il ne faut pas imaginer ces territoires comme des États modernes possédant des frontières parfaitement fixes.
Ils appartiennent à un même monde politique franc, dont les équilibres évoluent au gré des successions royales et des alliances aristocratiques.
Chaque ensemble possède ses propres réseaux de pouvoir.
Les grandes familles cherchent à conserver leurs terres et leur influence auprès des rois.
Elles peuvent soutenir un souverain, négocier avec lui ou s'opposer à certains de ses représentants.
Dans ces luttes, la fonction de maire du palais est devenue particulièrement importante.
Qu'est-ce qu'un maire du palais ?
À l'origine, le major domus, ou maire du palais, est associé à l'administration de la maison royale.
Mais au VIIᵉ siècle, ses responsabilités ont considérablement évolué.
Il peut participer au gouvernement, commander des forces militaires, intervenir dans les nominations et jouer un rôle déterminant auprès du souverain.
Il n'est pourtant pas roi.
La distinction entre la fonction royale et l'exercice concret du gouvernement est l'une des clés de cette période.
Ébroïn en avait donné un exemple particulièrement frappant.
Pépin de Herstal va, à son tour, montrer jusqu'où peut s'étendre l'autorité d'un maire du palais.
Vers 680 : une défaite face à Ébroïn
Pépin parvient à occuper une position majeure au sein de l'aristocratie austrasienne dans les années 670-680.
Mais son ascension rencontre un obstacle considérable : Ébroïn.
Le maire du palais neustrien exerce alors une forte autorité auprès du roi Thierry III.
Les tensions entre les groupes aristocratiques austrasiens et neustriens conduisent à un affrontement militaire.
Vers 680, les forces de Pépin et de Martin, personnage dont la parenté exacte avec lui demeure discutée, affrontent celles d'Ébroïn.
Le combat se déroule à Lucofao, également appelé Latofao dans certaines traditions.
L'identification précise de ce lieu reste débattue, même s'il est traditionnellement recherché dans la région de Laon.
Les Austrasiens sont vaincus.
Pépin parvient à s'échapper.
Martin est ensuite tué.
Cette défaite rappelle que la puissance future de Pépin n'a rien d'évident.
Ébroïn demeure alors l'un des hommes les plus influents du monde franc.
Nous ne disposons pas d'un récit suffisamment détaillé pour suivre année après année la manière dont Pépin reconstruit sa position.
Mais un événement va profondément modifier les équilibres politiques.
Ébroïn est assassiné au début des années 680, à une date qui demeure discutée.
Sa disparition ouvre une nouvelle période de rivalités en Neustrie.
Après Ébroïn : les divisions de la Neustrie
La mort d'Ébroïn ne met pas fin aux luttes pour le contrôle du gouvernement.
Waratton occupe la mairie du palais de Neustrie.
Mais sa position est contestée, notamment par son propre fils Ghislemar, qui intervient lui aussi dans les rivalités politiques.
Après la disparition de ces personnages, Berchaire, également appelé Berchier, gendre de Waratton, finit par accéder à la mairie du palais.
Ces conflits montrent que les grandes familles neustriennes ne forment pas un groupe parfaitement uni.
Leurs intérêts peuvent diverger et les alliances se modifier.
Pour Pépin, cette instabilité ouvre de nouvelles possibilités.
Mais elle ne signifie pas que la Neustrie s'effondre.
Le roi Thierry III continue de régner.
Les aristocrates neustriens disposent encore de ressources militaires et politiques importantes.
Pépin doit donc affronter des adversaires capables de lui résister.
La confrontation décisive a lieu en 687.
687 : la bataille de Tertry
En 687, les forces de Pépin de Herstal affrontent celles du camp neustrien, dirigé notamment par le maire du palais Berchaire et associé au roi Thierry III.
La bataille se déroule à Tertry, dans le territoire de l'actuel département de la Somme, près de Saint-Quentin.
Cette fois, Pépin remporte la victoire.
Le résultat modifie profondément les rapports de force au sein du monde franc.
L'aristocrate austrasien qui avait été vaincu face à Ébroïn devient capable d'imposer son influence sur le gouvernement neustrien.
Mais que signifie réellement cette victoire ?
Une lecture traditionnelle présente parfois Tertry comme le moment où les derniers Mérovingiens auraient définitivement perdu le pouvoir au profit des futurs Carolingiens.
Cette présentation est trop simplificatrice.
Thierry III ne disparaît pas du trône.
Pépin ne se proclame pas roi.
Les institutions mérovingiennes continuent de fonctionner.
Et les grandes familles neustriennes ne cessent pas immédiatement de jouer un rôle politique.
L'historien Paul Fouracre insiste particulièrement sur cette distinction : en 687, Pépin ne renverse pas simplement le régime mérovingien de Neustrie pour lui substituer un nouveau système. Il s'intègre à ses structures de pouvoir et y impose progressivement son autorité.
Tertry constitue donc une victoire déterminante, mais pas la naissance immédiate d'une nouvelle monarchie.
Cette nuance est essentielle pour comprendre la suite.
Après Tertry : Pépin devient-il le véritable maître du royaume ?
La victoire de 687 permet à Pépin d'exercer une influence considérable sur les affaires franques.
Mais il ne gouverne pas dans un cadre politique entièrement nouveau.
Thierry III reste roi jusqu'à sa mort, en 691.
Après lui, plusieurs souverains mérovingiens se succèdent, notamment Clovis IV, Childebert III et Dagobert III.
Pépin ne prend pas leur couronne.
Il exerce son autorité au sein d'une monarchie dont la légitimité repose toujours sur la dynastie mérovingienne.
Ce phénomène rappelle ce que nous avons observé avec Ébroïn.
Un maire du palais peut disposer d'une puissance politique et militaire considérable sans être lui-même souverain.
Il faut toutefois éviter de présenter les rois de cette période comme de simples personnages décoratifs.
Leur fonction conserve une importance institutionnelle.
Les actes officiels continuent d'être établis en leur nom et leur autorité dynastique reste nécessaire à l'organisation du pouvoir.
Pépin devient un homme incontournable du gouvernement franc, mais il ne remplace pas la royauté mérovingienne.
Norbert et Grimoald : gouverner par l'intermédiaire de ses proches
Après Tertry, Pépin consolide sa présence en Neustrie en s'appuyant sur des collaborateurs et des membres de sa famille.
Norbert, également appelé Nordebert dans certaines sources, exerce ainsi la mairie du palais de Neustrie.
Par la suite, Grimoald, l'un des fils de Pépin, occupe cette fonction à la fin des années 690 ou au début du VIIIᵉ siècle, selon les chronologies retenues.
Ces nominations témoignent d'une transformation importante.
Pépin n'exerce pas uniquement une influence personnelle.
Il cherche aussi à placer des hommes de confiance au cœur du gouvernement.
Il peut ainsi intervenir dans plusieurs espaces politiques tout en conservant son ancrage austrasien.
Mais ce système repose sur des relations humaines et des fidélités qui peuvent évoluer.
Les aristocrates locaux conservent leurs propres intérêts.
La puissance de Pépin doit donc être entretenue.
Sa victoire militaire ne lui garantit pas une obéissance permanente.
Gouverner un monde franc encore très divers
Entre 687 et 714, Pépin domine une grande partie de la vie politique franque.
Cette longue période lui permet de consolider sa position.
Mais les territoires sur lesquels s'exerce son influence ne forment pas un ensemble parfaitement homogène.
La Neustrie, l'Austrasie et la Bourgogne possèdent leurs propres réseaux aristocratiques.
Les régions périphériques conservent parfois une large autonomie.
Les alliances peuvent varier selon les territoires et les circonstances.
Pépin doit donc composer avec les grands personnages locaux.
Il s'appuie sur les fonctions politiques, les liens familiaux et les ressources foncières.
Il intervient également dans les affaires militaires.
Sa domination ne ressemble pas à celle d'un souverain moderne disposant d'une administration centralisée et uniforme.
Elle repose largement sur sa capacité à faire reconnaître son autorité par d'autres acteurs puissants.
C'est précisément ce qui explique à la fois sa réussite et la fragilité de son héritage.
Les Frisons : une autre dimension de sa puissance
L'action de Pépin ne se limite pas aux rivalités entre Austrasie et Neustrie.
Au nord du monde franc se trouvent les territoires frisons.
Ils correspondent notamment à des régions situées dans les actuels Pays-Bas et leurs environs.
Ces espaces occupent une place importante dans les échanges commerciaux de la mer du Nord.
Les voies fluviales permettent de relier les régions intérieures du continent aux zones littorales.
Les relations entre les Francs et les Frisons sont anciennes, mais elles connaissent aussi de nombreux affrontements.
À la fin du VIIᵉ siècle, Pépin intervient militairement contre les Frisons, notamment dans le cadre de la rivalité qui l'oppose à leur dirigeant Radbod.
Ces opérations contribuent à renforcer l'influence franque dans les régions de Dorestad et d'Utrecht.
La chronologie précise des campagnes et des batailles demeure toutefois discutée.
Les sources permettent d'observer une progression de la domination franque, mais elles ne permettent pas d'affirmer que l'ensemble de la Frise a été définitivement conquis.
Les dirigeants frisons conservent des moyens de résistance et les conflits se poursuivront après la mort de Pépin.
Dorestad : un lieu stratégique
Dorestad se situe dans un espace de circulation particulièrement important, au contact de plusieurs voies fluviales.
La région participe aux échanges entre l'intérieur du continent et les territoires bordant la mer du Nord.
Le contrôle de ces voies peut donc représenter un enjeu économique et politique.
Mais il serait excessif d'affirmer que Pépin mène ses campagnes uniquement pour contrôler le commerce.
Nous ne connaissons pas suffisamment ses motivations personnelles.
Nous pouvons surtout constater que les interventions militaires dans ces régions accompagnent l'expansion de l'influence franque.
Une alliance matrimoniale avec les Frisons
Les relations entre les Francs et les Frisons ne reposent pas uniquement sur la guerre.
Un épisode en témoigne particulièrement bien.
Grimoald, fils de Pépin de Herstal, épouse Theudesinda, fille de Radbod.
Ce mariage est mentionné dans les sources médiévales, notamment le Liber Historiae Francorum.
Sa datation précise est moins assurée, même s'il est souvent situé vers 710-711.
Cette union révèle une autre dimension de la diplomatie aristocratique.
Deux groupes qui se sont affrontés peuvent également rechercher un rapprochement par le mariage.
Les liens familiaux deviennent alors un moyen de construire des accords politiques.
Cela ne garantit cependant pas une paix durable.
Les relations entre Francs et Frisons resteront conflictuelles.
Cet épisode rappelle néanmoins que l'histoire politique ne se résume pas aux batailles : les mariages et les négociations contribuent eux aussi à façonner les rapports de force.
Pépin et l'Église : des liens essentiels
Au VIIᵉ siècle, les institutions religieuses occupent une place considérable dans la société franque.
Les évêques appartiennent souvent aux grandes familles aristocratiques.
Ils administrent des biens, entretiennent des relations avec les souverains et participent à la vie politique.
Les monastères constituent également des lieux importants de pouvoir, de transmission culturelle et de mémoire familiale.
Pépin évolue dans un milieu étroitement lié à ces institutions.
Son grand-père Arnoul avait été évêque de Metz.
Sa famille entretient des relations avec plusieurs établissements religieux.
Ces liens ne doivent pas être interprétés uniquement comme des manifestations de piété personnelle.
Les donations et les fondations religieuses peuvent aussi contribuer à renforcer des réseaux familiaux et à affirmer une position sociale.
Mais cela ne signifie pas que les convictions religieuses sont absentes.
Au haut Moyen Âge, politique, religion et relations familiales sont profondément imbriquées.
Willibrord et la christianisation des Frisons
Un personnage mérite ici notre attention : Willibrord.
Originaire du monde anglo-saxon, ce missionnaire entreprend d'évangéliser les Frisons à partir de la fin du VIIᵉ siècle.
En 695, il est consacré archevêque des Frisons par le pape Serge Ier.
Son activité bénéficie du soutien de Pépin de Herstal.
Utrecht devient un centre important de son action missionnaire.
Cette coopération montre comment l'expansion de l'influence franque et les entreprises d'évangélisation peuvent se renforcer mutuellement.
Mais attention : la christianisation n'est ni immédiate ni uniforme.
Les populations concernées ne renoncent pas toutes simultanément à leurs anciennes croyances.
De même, Willibrord ne doit pas être présenté comme un simple représentant politique de Pépin.
Il poursuit un projet religieux qui possède sa propre dynamique.
Pour comprendre ces événements, il faut donc observer à la fois les stratégies des dirigeants francs et l'action des missionnaires.
Et dans cette histoire, une femme joue un rôle particulièrement important.
Plectrude : bien davantage que l'épouse de Pépin
Nous avons déjà rencontré, avec Bathilde, une femme dont le rôle politique avait été longtemps réduit dans les récits traditionnels.
Plectrude mérite elle aussi toute notre attention.
Issue d'un puissant milieu aristocratique, elle épouse Pépin de Herstal dans les années 670.
Elle apporte à cette union des relations familiales et des intérêts patrimoniaux importants.
Mais elle ne se contente pas d'apparaître aux côtés de son mari.
Son rôle dans la gestion du patrimoine familial est directement attesté par les documents.
Un acte de 706 qui nous renseigne sur Plectrude
En 706, Pépin et Plectrude apparaissent ensemble dans un acte de donation en faveur du monastère d'Echternach, associé à Willibrord.
Le document concerne une partie des propriétés situées à Echternach.
Plectrude n'y est pas simplement mentionnée comme l'épouse du maire du palais.
Elle figure parmi les auteurs de la donation.
Cette source est particulièrement précieuse.
Contrairement aux chroniques qui racontent les événements après coup, une charte permet d'observer une opération patrimoniale précise.
Cela ne signifie pas qu'un document diplomatique soit exempt de difficultés : son authenticité, sa transmission et sa datation doivent toujours être examinées.
Mais cet acte, conservé par des copies médiévales et répertorié dans la base scientifique Diplomata Belgica, constitue un témoignage important sur l'action commune de Pépin et de Plectrude.
Il montre que cette dernière participe aux stratégies patrimoniales et religieuses de sa famille bien avant la mort de son mari.
L'historienne Régine Le Jan a précisément souligné l'importance de ces collaborations au sein des couples aristocratiques du haut Moyen Âge.
Les femmes pouvaient exercer une influence déterminante sur les biens, les alliances et les réseaux politiques.
Plectrude en constitue un exemple particulièrement intéressant.
Alpaïde et Charles : une situation familiale complexe
La famille de Pépin est également marquée par sa relation avec Alpaïde, mère de Charles Martel.
Ce point mérite une précision historique.
Dans de nombreux récits traditionnels, Alpaïde est présentée comme la concubine de Pépin.
Cependant, les historiens ont montré que le vocabulaire employé par les sources est plus complexe.
Le Liber Historiae Francorum désigne notamment Alpaïde comme une autre épouse de Pépin.
Régine Le Jan a souligné que les pratiques conjugales de l'aristocratie franque ne correspondent pas toujours aux normes matrimoniales qui s'imposeront progressivement par la suite.
Il faut donc éviter de projeter automatiquement sur le VIIᵉ siècle notre conception actuelle du mariage.
Plectrude et Alpaïde occupent des positions différentes dans la famille et disposent de réseaux de pouvoir inégaux.
Ces distinctions deviendront particulièrement importantes au moment de la succession de Pépin.
Charles, fils d'Alpaïde, n'est pas destiné de manière évidente à hériter de l'ensemble de l'autorité paternelle.
La puissance de Pépin repose sur plusieurs branches familiales dont les intérêts peuvent entrer en concurrence.
Et ces tensions vont éclater à la fin de sa vie.
Drogon, Grimoald et la question de la succession
Pépin et Plectrude ont notamment deux fils : Drogon et Grimoald.
Tous deux occupent des fonctions importantes.
Drogon exerce une autorité en Champagne et en Bourgogne.
Grimoald devient maire du palais de Neustrie.
Ces positions permettent à Pépin de renforcer l'influence de ses proches sur plusieurs territoires.
Mais la transmission du pouvoir est loin d'être simple.
Drogon meurt en 708.
Cette disparition bouleverse les perspectives de succession.
Grimoald occupe alors une place essentielle dans l'organisation familiale.
Cependant, en 714, il est assassiné à Liège, dans un contexte dont les détails sont principalement connus par des récits médiévaux.
Pépin perd ainsi, peu avant sa propre mort, celui qui constituait l'un de ses principaux héritiers politiques.
La question de sa succession devient particulièrement délicate.
C'est alors qu'apparaît au premier plan Théodoald, fils de Grimoald et petit-fils de Pépin.
Encore très jeune, il est appelé à recueillir une part essentielle de l'héritage politique familial.
Plectrude cherche à défendre ses droits.
Mais cette organisation ne fait pas l'unanimité.
D'autres membres de la famille et plusieurs groupes aristocratiques possèdent leurs propres intérêts.
Parmi eux figure Charles, fils de Pépin et d'Alpaïde.
714 : la mort de Pépin ouvre une crise
Pépin de Herstal meurt en 714, traditionnellement le 16 décembre, à Jupille, dans la région de l'actuelle Liège.
Il a dominé une grande partie de la vie politique franque pendant plus de vingt-cinq ans après sa victoire de Tertry.
Pourtant, sa disparition ne débouche pas sur une succession paisible.
Plectrude tente de préserver les droits de son petit-fils Théodoald.
Elle dispose de ressources patrimoniales et de réseaux familiaux importants.
Mais son autorité rencontre rapidement des oppositions.
Les aristocrates neustriens cherchent à reprendre leur autonomie face à la domination exercée par le groupe de Pépin.
Dans le même temps, Charles apparaît comme un concurrent possible dans les luttes pour le pouvoir.
Les sources rapportent que Plectrude le fait écarter et retenir à Cologne.
Il faut toutefois rappeler que notre connaissance de ces événements repose en grande partie sur des récits postérieurs, dont certains ont été influencés par la victoire ultérieure de Charles.
Il serait donc imprudent d'attribuer à chaque personnage des intentions parfaitement connues.
Les faits essentiels demeurent néanmoins clairs.
À la mort de Pépin, l'héritage politique familial est contesté.
Plectrude et Théodoald ne parviennent pas à imposer durablement leur autorité à tous leurs adversaires.
Charles doit, lui aussi, conquérir sa position.
La disparition de Pépin révèle ainsi une faiblesse fondamentale de son gouvernement.
Son pouvoir était considérable, mais sa transmission n'avait rien d'automatique.
Les fonctions, les fidélités et les alliances qui avaient permis son ascension peuvent désormais être disputées.
Une nouvelle période de conflits commence.
Pépin de Herstal a-t-il préparé l'arrivée des Carolingiens ?
La réponse est oui, mais elle demande une explication.
Pépin a contribué à renforcer considérablement la puissance de sa famille.
Sa victoire à Tertry lui a permis d'étendre son influence au-delà de l'Austrasie.
Il a placé des proches dans des fonctions politiques majeures.
Ses relations avec les institutions religieuses ont contribué à consolider ses réseaux.
Et son gouvernement a durablement modifié les équilibres entre les aristocraties franques.
Ces transformations ont créé des conditions favorables à l'ascension ultérieure de ses descendants.
Mais cela ne signifie pas que la naissance de la dynastie carolingienne était déjà décidée.
En 714, la situation reste profondément incertaine.
Plectrude défend les droits de Théodoald.
Charles doit affronter plusieurs adversaires.
Les Neustriens contestent la domination austrasienne.
Les rois mérovingiens continuent de régner.
L'accession des Carolingiens à la royauté n'interviendra qu'en 751, avec Pépin le Bref.
Entre la victoire de Tertry et ce changement dynastique, plus de soixante années se seront écoulées.
Et ces décennies seront marquées par de nouveaux affrontements.
Il faut donc distinguer deux phénomènes.
D'une part, la constitution progressive d'une puissance familiale capable de dominer une grande partie du gouvernement franc.
D'autre part, l'accession effective de cette famille à la royauté.
Pépin de Herstal a largement contribué au premier phénomène.
Il n'a pas accompli le second.
Tertry : une victoire devenue un symbole
Pourquoi la bataille de Tertry occupe-t-elle une place aussi importante dans l'histoire des Francs ?
Parce qu'elle représente un changement majeur dans les rapports de force politiques.
Mais aussi parce que les historiens et chroniqueurs postérieurs lui ont donné une signification particulière.
Au début du IXᵉ siècle, les Annales Mettenses Priores, également appelées Annales de Metz, proposent un récit favorable à l'ascension de la famille carolingienne.
À cette époque, les Carolingiens sont déjà devenus rois.
Charlemagne a même été couronné empereur en 800.
Les auteurs connaissent donc l'issue des événements qu'ils racontent.
Ils peuvent être tentés de présenter les victoires de leurs prédécesseurs comme les étapes naturelles d'une domination ancienne et légitime.
La bataille de Tertry devient ainsi un épisode fondateur.
Mais ce n'est pas exactement la même chose que de comprendre ce qu'elle représentait en 687.
Paul Fouracre a montré combien cette reconstruction du passé avait contribué à imposer l'idée d'une ascension presque inévitable des Carolingiens.
Or, en 687, Pépin n'a pas fondé une nouvelle royauté.
Il a renforcé sa position à l'intérieur des structures politiques mérovingiennes.
La nuance est essentielle.
Comment un historien utilise-t-il ces sources ?
Une chronique médiévale n'est pas nécessairement un récit neutre.
Son auteur écrit dans un contexte précis.
Il peut chercher à défendre une famille, à justifier un pouvoir ou à transmettre une mémoire politique.
Cela ne signifie pas que tous les événements qu'il rapporte sont inventés.
Mais il faut distinguer les faits racontés de la manière dont ils sont présentés.
Pour étudier Pépin de Herstal, les historiens confrontent notamment le Liber Historiae Francorum, les Continuations de Frédégaire, les Annales de Metz et les documents diplomatiques conservés.
Ces textes n'ont pas été rédigés dans les mêmes milieux ni aux mêmes époques.
Leurs intérêts peuvent diverger.
C'est précisément cette confrontation qui permet de mieux comprendre une période dont une partie de l'histoire nous échappe encore.
Pépin de Herstal, au-delà de la légende carolingienne
Pépin de Herstal n'a jamais porté la couronne mérovingienne.
Il n'a pas lui-même fondé une nouvelle dynastie royale.
Pourtant, il compte parmi les principaux acteurs de la transformation du monde franc à la fin du VIIᵉ siècle.
Sa carrière est celle d'un aristocrate qui parvient progressivement à construire une domination politique exceptionnelle.
Vaincu par Ébroïn, il retrouve une position suffisamment forte pour remporter la bataille de Tertry.
Après 687, il impose son influence dans plusieurs régions du monde franc et s'appuie sur sa famille pour exercer le gouvernement.
Ses relations avec les institutions religieuses et les grandes familles participent également au renforcement de son autorité.
Mais sa mort rappelle à quel point cette puissance demeure fragile.
Les alliances peuvent être contestées.
Les héritiers peuvent s'opposer.
Et les groupes aristocratiques conservent la capacité de remettre en cause un équilibre politique.
L'histoire de Pépin nous invite ainsi à abandonner une représentation trop simple de la fin des Mérovingiens.
Il ne suffit pas d'imaginer des rois devenus inutiles, progressivement remplacés par des maires du palais, avant l'arrivée des Carolingiens.
La réalité est beaucoup plus complexe.
Les souverains mérovingiens conservent leur légitimité.
Les maires du palais exercent une autorité qui dépend des circonstances politiques.
Les évêques et les grandes familles aristocratiques continuent d'intervenir dans le gouvernement.
Et la famille de Pépin doit, elle aussi, affronter de longues luttes avant d'accéder à la royauté.
Pépin de Herstal n'a pas mis fin à la monarchie mérovingienne. Il a contribué à transformer profondément les conditions dans lesquelles elle était gouvernée.
C'est là que réside son importance historique.
Et c'est aussi pourquoi sa mort ne constitue pas la fin de notre histoire.
Elle annonce, au contraire, une nouvelle lutte pour le pouvoir.
Repères chronologiques
Milieu du VIIᵉ siècle : naissance probable de Pépin de Herstal.
Années 670-680 : Pépin consolide sa position dans l'aristocratie austrasienne.
Vers 680 : défaite des forces de Pépin et de Martin face à Ébroïn à Lucofao.
Début des années 680 : assassinat d'Ébroïn et nouvelles rivalités pour la mairie du palais de Neustrie.
687 : victoire de Pépin à Tertry contre le camp neustrien.
691 : mort du roi Thierry III.
Fin du VIIᵉ siècle : campagnes de Pépin contre les Frisons et progression de l'influence franque dans certaines régions du nord.
695 : consécration de Willibrord comme archevêque des Frisons.
Fin des années 690 – début du VIIIᵉ siècle : Grimoald, fils de Pépin, exerce la mairie du palais de Neustrie.
706 : Pépin et Plectrude apparaissent ensemble dans un acte de donation en faveur du monastère d'Echternach.
708 : mort de Drogon, fils de Pépin et de Plectrude.
Vers 710-711 : mariage de Grimoald avec Theudesinda, fille du dirigeant frison Radbod, selon la chronologie généralement proposée.
714 : assassinat de Grimoald.
16 décembre 714 : date traditionnellement retenue pour la mort de Pépin de Herstal.
Après 714 : crise de succession impliquant notamment Plectrude, Théodoald, Charles et les aristocrates neustriens.
751 : Pépin le Bref devient roi des Francs, plusieurs décennies après la mort de son grand-père.
Ce qu'il faut retenir
Pépin de Herstal appartient à une puissante famille aristocratique d'Austrasie, issue des lignages de Pépin de Landen et d'Arnoul de Metz.
Il connaît une défaite face à Ébroïn vers 680, avant de remporter la bataille de Tertry en 687.
Tertry constitue un tournant politique majeur, mais ne marque ni la disparition des Mérovingiens ni la fondation immédiate d'une nouvelle dynastie royale.
Pépin exerce une autorité considérable au sein du gouvernement franc, tout en maintenant les souverains mérovingiens sur le trône.
Son pouvoir repose sur des relations aristocratiques, familiales et religieuses, et non sur une administration centralisée comparable à celle d'un État moderne.
Ses interventions contre les Frisons renforcent l'influence franque vers le nord, sans entraîner la conquête définitive de toute la Frise.
Plectrude joue un rôle politique et patrimonial important, attesté notamment par un acte de donation de 706.
La succession familiale devient problématique après la mort de Drogon et l'assassinat de Grimoald.
La mort de Pépin en 714 provoque une crise majeure, dont Charles Martel finira par sortir victorieux.
L'arrivée des Carolingiens sur le trône en 751 n'était pas inévitable. Elle résulte d'une longue évolution politique, marquée par des conflits et des alliances successives.
Prochain épisode
Charles Martel : la conquête du pouvoir
Pépin de Herstal disparaît en 714.
Il laisse derrière lui une famille puissante, mais divisée.
Plectrude entend préserver les droits de son petit-fils Théodoald.
En Neustrie, plusieurs groupes aristocratiques cherchent à retrouver leur autonomie.
Quant à Charles, fils de Pépin et d'Alpaïde, il se trouve écarté du pouvoir.
Pourtant, c'est lui qui va progressivement s'imposer.
Avant de devenir l'un des personnages les plus célèbres de l'histoire franque, Charles Martel devra affronter ses propres adversaires.
Sa première grande difficulté ne sera pas de défendre un royaume contre un ennemi extérieur.
Elle sera de conquérir sa place au sein même du monde franc.
Prochain épisode : Charles Martel — comment conquérir un pouvoir dont on a été écarté ?
Sources pour aller plus loin
Les sources médiévales consacrées à cette période doivent être utilisées avec précaution. Certaines ont été rédigées plusieurs décennies après les événements, dans des milieux favorables à la famille carolingienne.
Voici les principales références permettant d'approfondir le sujet et de confronter les récits traditionnels aux travaux historiques modernes.
1. Paul Fouracre et Richard A. Gerberding — Late Merovingian France: History and Hagiography, 640–720.
Manchester University Press, 1996.
Cet ouvrage universitaire rassemble et analyse plusieurs sources majeures de la fin de l'époque mérovingienne, notamment le Liber Historiae Francorum et les premières Annales de Metz.
Consulter la présentation de l'ouvrage
2. Paul Fouracre — « Frankish Gaul to 814 ».
Dans The New Cambridge Medieval History, volume II, Cambridge University Press, 1995, p. 85-109.
Une étude essentielle pour comprendre la montée en puissance des Carolingiens et les interprétations postérieures de la bataille de Tertry.
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3. Régine Le Jan — « Le couple aristocratique au haut Moyen Âge ».
Médiévales, n° 65, 2013, p. 33-46.
Cette étude analyse notamment la place de Plectrude et d'Alpaïde dans la famille de Pépin, ainsi que le rôle des femmes dans les stratégies patrimoniales et politiques de l'aristocratie franque.
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4. Diplomata Belgica — Charte n° 4162, donation de Pépin et Plectrude à Echternach.
Base scientifique de la Commission royale d'Histoire de Belgique.
Le document, daté de 706 selon la reconstitution retenue, constitue une source diplomatique importante pour étudier les activités patrimoniales du couple.
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5. Encyclopédie Larousse — « Pépin le Jeune, dit Pépin de Herstal ».
Notice biographique présentant les principaux événements de sa carrière, notamment sa défaite face à Ébroïn, sa victoire à Tertry et la crise successorale de 714.
6. Encyclopédie Larousse — « Mérovingiens ».
Synthèse historique sur les royaumes francs, les maires du palais et les transformations politiques des VIIᵉ et VIIIᵉ siècles.
Quelques sources médiévales fondamentales
Liber Historiae Francorum : chronique rédigée au début du VIIIᵉ siècle, dans un contexte politique neustrien.
Continuations de la Chronique de Frédégaire : récits du VIIIᵉ siècle, particulièrement importants pour l'histoire des Pippinides et des premiers Carolingiens.
Annales Mettenses Priores : chronique composée au début du IXᵉ siècle, proposant une lecture favorable à l'ascension de la famille carolingienne.
Ces textes constituent des témoignages historiques majeurs, mais ils ne doivent pas être confondus avec des récits neutres. Leur confrontation avec les actes diplomatiques et les travaux universitaires modernes permet de mieux distinguer les événements attestés des interprétations élaborées après coup.
L'École de Gwladys
Parce que comprendre le monde, c'est apprendre à le regarder autrement.

