Peut-on faire confiance à nos souvenirs ?
Comment vérifier ce que notre mémoire nous raconte.
Comment vérifier un souvenir sans accuser quelqu’un de mentir ?
Lorsque deux personnes ne se souviennent pas d’un événement de la même manière, notre premier réflexe peut être de penser : « L’un des deux ment forcément. » Pourtant, ce n’est pas toujours le cas.
Un souvenir n’est pas un enregistrement vidéo conservé intact dans notre cerveau. Il est reconstruit chaque fois que nous le rappelons, à partir de fragments, d’émotions, d’informations apprises ensuite et parfois même de ce que d’autres personnes nous ont raconté. Deux personnes parfaitement sincères peuvent donc conserver des souvenirs différents d’une même scène.
Avant de conclure qu’une personne ment, mieux vaut essayer de vérifier ce qui peut l’être.
1. Rechercher des traces contemporaines de l’événement
Les documents créés au moment des faits sont particulièrement utiles, car ils dépendent moins de notre mémoire actuelle.
On peut par exemple vérifier :
des photographies ou des vidéos ;
des SMS ou des conversations enregistrées ;
des courriels ;
un agenda ou un calendrier ;
des billets de train ou d’avion ;
des factures ou des tickets de caisse ;
des publications sur les réseaux sociaux ;
des documents administratifs ou professionnels.
Exemple :
« Je suis certaine que nous étions partis le vendredi soir. »
Plutôt que de répondre :
« Non, tu inventes, c’était samedi »,
on peut dire :
« Attends, on doit pouvoir retrouver le billet de train ou les photos du départ. »
Le désaccord devient alors une recherche commune, et non un affrontement.
2. Distinguer ce dont on se souvient de ce que l’on suppose
Notre cerveau complète naturellement les informations manquantes.
On peut être certain d’avoir assisté à un anniversaire, par exemple, tout en reconstruisant involontairement l’heure d’arrivée, les personnes présentes ou l’ordre des événements.
Une méthode simple consiste à séparer trois niveaux :
Ce dont je suis certain :
« Je me souviens d’avoir parlé avec Paul dans la cuisine. »
Ce dont je suis moins certain :
« Je crois qu’il était environ 21 heures. »
Ce que je déduis :
« Comme nous avions dîné avant, j’imagine que c’était après 20 heures. »
Cette distinction évite de transformer une supposition en certitude.
3. Interroger plusieurs témoins séparément
Lorsque plusieurs personnes étaient présentes, leurs souvenirs peuvent être comparés.
Mais il existe une précaution importante : les interroger séparément avant qu’elles ne discutent entre elles.
Pourquoi ? Parce que les souvenirs des autres peuvent modifier les nôtres.
Au lieu de demander :
« Tu te souviens, c’était bien Julie qui avait cassé le verre ? »
mieux vaut poser une question ouverte :
« Qu’est-ce que tu te rappelles de ce qui s’est passé à ce moment-là ? »
La première formulation suggère déjà une réponse. La seconde laisse davantage de place au souvenir spontané.
4. Reconstruire une chronologie
Une chronologie peut également permettre de vérifier un souvenir.
On peut noter :
avant l’événement → événement → après l’événement
Puis rechercher des repères objectifs.
Par exemple :
« Je pensais que cette conversation avait eu lieu en mars. Mais elle concernait notre déménagement, qui a eu lieu en mai. Elle a donc probablement eu lieu plus tard que je ne le pensais. »
Notre mémoire des dates est particulièrement fragile. Les événements sont souvent correctement mémorisés, mais replacés au mauvais moment.
5. Utiliser les outils numériques… avec prudence
Nos téléphones constituent aujourd’hui une sorte de mémoire extérieure.
Selon les réglages choisis, on peut retrouver :
l’historique des photos ;
les métadonnées d’une photographie ;
son agenda ;
ses messages ;
son historique de commandes ;
des documents enregistrés dans le cloud ;
certaines données de localisation volontairement conservées.
Ces outils peuvent aider à établir une date ou à confirmer qu’un événement a bien eu lieu.
Ils ne doivent cependant pas devenir une enquête intrusive : on vérifie ses propres données ou des informations que l’autre personne accepte de partager.
6. Employer un vocabulaire qui laisse une place au doute
La manière dont nous formulons un désaccord change complètement la discussion.
Au lieu de :
« Tu mens. »
« Tu inventes. »
« Je sais parfaitement ce qui s’est passé. »
On peut dire :
« Je n’en ai pas le même souvenir. »
« J’étais vraiment persuadé que cela s’était passé autrement. »
« On pourrait essayer de vérifier. »
« C’est étrange : nos souvenirs ne correspondent pas. »
« Je peux me tromper sur certains détails. »
Reconnaître la possibilité d’une erreur n’enlève rien à la valeur de son propre souvenir. Cela rappelle simplement une réalité fondamentale : une grande confiance dans un souvenir ne garantit pas qu’il soit exact.
7. Accepter que certains souvenirs restent invérifiables
Il arrive qu’aucune photographie, aucun message et aucun témoin ne puisse départager deux versions.
Dans ce cas, la conclusion la plus rigoureuse n’est pas forcément :
« Quelqu’un ment. »
Elle peut simplement être :
« Nous ne pouvons pas savoir exactement ce qui s’est passé. »
C’est parfois frustrant, mais c’est aussi une manière beaucoup plus fidèle au fonctionnement réel de la mémoire humaine.
Une petite méthode pratique : TRACE
Pour vérifier un souvenir sans transformer la discussion en interrogatoire, on peut retenir cinq étapes :
T — Témoignages
Que se rappellent les personnes présentes ?
R — Repères chronologiques
Quels événements peuvent aider à dater le souvenir ?
A — Archives
Existe-t-il des photos, messages, agendas ou documents ?
C — Certitude
Quels éléments sont certains, probables ou simplement supposés ?
E — Esprit critique
Puis-je accepter que mon souvenir soit partiellement incorrect ?
La question n’est donc pas seulement :
« Qui a raison ? »
Elle devient beaucoup plus intéressante :
« Quelles traces permettent de reconstruire ce qui s’est probablement passé ? »
Et c’est précisément là que commence une démarche presque scientifique de notre propre mémoire.
« Parce qu’un souvenir peut être sincère sans être parfaitement fidèle. »

