Clovis II, le roi enfant et un pouvoir qui change de mains

Clovis II — représentation artistique contemporaine inspirée de l’époque mérovingienne. Illustration créée avec l’intelligence artificielle pour L’École de Gwladys. © L’École de Gwladys, 2026.

À la mort de Dagobert Ier, en 639, le royaume franc ne s’effondre pas.

Mais quelque chose change profondément.

Dagobert avait exercé personnellement le pouvoir. Ses deux fils, eux, sont encore des enfants. Sigebert III règne déjà en Austrasie ; Clovis II reçoit la Neustrie et la Bourgogne.

Le nouveau roi n’a que quelques années.

La couronne mérovingienne demeure. Les grands, les évêques et les principaux personnages du royaume continuent de reconnaître l’autorité royale.

Mais une question devient essentielle :

qui gouverne lorsqu’un roi est trop jeune pour gouverner lui-même ?

C’est là que commence l’une des transformations les plus importantes de l’histoire mérovingienne.

Et il faut immédiatement se méfier d’une image qui deviendra célèbre : celle des « rois fainéants ».

Clovis II n’est pas simplement un souverain paresseux abandonnant volontairement le gouvernement à d’autres. Il devient roi enfant, dans un système politique où la reine mère, les grandes familles aristocratiques, les évêques et les maires du palais disposent déjà d’une influence considérable.

Son règne raconte donc moins l’histoire d’un roi incapable que celle d’une monarchie dont les conditions d’exercice sont en train de changer.

Un enfant sur le trône

Clovis II est le fils de Dagobert Ier et de la reine Nanthilde.

Sa naissance est généralement située vers 635. Lorsqu’il succède à son père en 639, il n’a donc qu’environ quatre ans. La Bibliothèque nationale de France retient les dates 635-657 et un règne sur la Neustrie et la Bourgogne de 639 à 657.

Son demi-frère Sigebert III règne en Austrasie.

Le royaume franc est ainsi de nouveau partagé entre plusieurs héritiers.

Il ne faut cependant pas imaginer la Neustrie, la Bourgogne et l’Austrasie comme des États modernes séparés par des frontières fixes. Ce sont de grands ensembles politiques du monde franc, avec leurs aristocraties, leurs réseaux de fidélité et leurs traditions propres.

La situation n’est donc pas entièrement nouvelle.

Ce qui l’est davantage, c’est l’âge des souverains.

Clovis porte la couronne.

Mais, à quatre ans, il ne peut évidemment pas exercer seul le gouvernement.

Autour de l’enfant-roi

Pendant les premières années du règne, la reine Nanthilde, mère de Clovis, occupe une place importante.

À ses côtés, les grands du royaume et les maires du palais participent au gouvernement.

Le maire du palais n’est plus un simple responsable domestique de la maison royale. Au cours du VIIe siècle, cette fonction prend une importance politique croissante. Son titulaire se trouve au contact du roi, de la cour et des grandes familles aristocratiques.

Lorsqu’un souverain est un enfant, cette position devient encore plus stratégique.

En Neustrie, Aega exerce cette fonction au début du règne de Clovis. Après sa mort, Erchinoald devient à son tour maire du palais.

En Bourgogne, Flaochad accède également à la mairie du palais au début des années 640.

Ces personnages ne remplacent pas encore le roi.

Ils gouvernent dans un monde où la légitimité royale reste essentielle.

Mais une distinction apparaît progressivement entre porter la couronne et exercer quotidiennement le pouvoir.

Cette évolution va devenir fondamentale dans les décennies suivantes.

Nanthilde : une reine au cœur du pouvoir

L’histoire de Clovis II rappelle également que les femmes de la famille royale mérovingienne ne sont pas nécessairement cantonnées à un rôle secondaire.

Nanthilde participe aux équilibres politiques des premières années du règne de son fils.

Sa mort, en 642, constitue donc une étape importante.

Clovis est encore enfant.

Et c’est précisément à cette époque que nos connaissances deviennent moins abondantes.

La chronique dite de Frédégaire s’arrête en 642, alors que Clovis n’a qu’environ huit ans. Pour étudier la suite de son règne, les historiens doivent utiliser des renseignements plus dispersés et de valeur inégale : textes postérieurs, vies de saints, actes royaux et autres documents.

Cette situation impose une règle essentielle :

moins les sources parlent, moins l’historien doit inventer ce qu’elles ne disent pas.

Clovis II a-t-il réellement gouverné ?

La question est plus difficile qu’elle n’en a l’air.

Pendant longtemps, Clovis II et plusieurs de ses successeurs ont été rangés parmi les fameux « rois fainéants » : des souverains supposément faibles, incapables de gouverner et dominés par leurs maires du palais.

Cette image est pourtant trompeuse lorsqu’elle est appliquée sans nuance.

Dans le cas de Clovis II, son enfance suffit déjà à expliquer qu’une partie du gouvernement soit exercée par son entourage.

Mais lorsqu’il devient adulte, un autre problème apparaît : nous disposons de beaucoup moins de renseignements sur son action personnelle que pour son père Dagobert. Les spécialistes du diplôme de 654 soulignent précisément le caractère fragmentaire et inégal des sources disponibles pour son règne.

Il serait donc aussi imprudent d’en faire un roi totalement impuissant que de lui attribuer une politique personnelle dont nous n’aurions aucune preuve.

Heureusement, un document exceptionnel nous permet d’apercevoir le roi adulte.

654 : Clovis II apparaît comme roi adulte

En juin 654, une importante assemblée se réunit à Clichy, alors résidence royale majeure de Neustrie.

Une cinquantaine de grands ecclésiastiques et laïcs de Neustrie et de Bourgogne se trouvent réunis en présence de Clovis II. Les historiens ignorent les autres raisons ayant motivé cette assemblée, connue principalement grâce au document qui y fut délivré.

Le 22 juin 654, Clovis confirme un privilège accordé à l’abbaye de Saint-Denis par Landry, évêque de Paris.

Et nous possédons encore l’acte original.

Il est écrit sur papyrus, porte le nom de Clovis II, roi des Francs, et la base TELMA de l’Institut de recherche et d’histoire des textes le classe comme un acte non suspect.

Pour l’historien, c’est exceptionnel.

Nous ne sommes plus devant un récit composé longtemps après les événements : nous sommes face à un document produit sous le règne même de Clovis II.

Et il montre quelque chose d’important.

À environ vingt ans, Clovis n’a pas disparu derrière les grands de son royaume. Il est présent au centre d’une assemblée politique et religieuse et délivre un acte sous son autorité.

Cela ne nous permet pas de mesurer exactement la part personnelle qu’il prend dans chaque décision.

Mais cela interdit de le réduire à l’image simpliste d’un roi inexistant.

Saint-Denis : poursuivre l’œuvre de Dagobert

Le document de 654 révèle également l’importance de Saint-Denis pour Clovis II.

Son père Dagobert avait favorisé l’établissement et avait choisi d’y être enterré. Nanthilde y repose également.

Clovis poursuit cette relation privilégiée.

Dans l’acte de 654, il confirme les droits accordés aux religieux de Saint-Denis et institue dans le monastère une laus perennis, c’est-à-dire une louange liturgique perpétuelle.

Elle doit notamment contribuer au repos de l’âme de son père Dagobert et de sa mère Nanthilde, au salut du roi lui-même et à la tranquillité du royaume.

Ce détail est précieux.

Il nous montre un souverain qui inscrit son pouvoir dans la continuité dynastique, dans la religion chrétienne et dans la mémoire de ses parents.

Les recherches consacrées à son règne montrent d’ailleurs que Clovis II manifeste un intérêt réel pour le développement du monachisme au VIIe siècle.

À sa mort, il choisira lui aussi d’être enterré à Saint-Denis, auprès de son père et de sa mère.

Bathilde : d’une condition servile à la royauté

Vers le milieu du VIIe siècle apparaît une femme qui va devenir l’une des grandes figures de la période : Bathilde.

Son parcours est exceptionnel.

D’origine anglo-saxonne et de condition servile, elle entre dans l’entourage d’Erchinoald, maire du palais, avant d’épouser Clovis II vers 650. Les renseignements sur sa jeunesse nous viennent notamment de sa Vie, un texte hagiographique : ils doivent donc être utilisés avec les précautions nécessaires à ce type de source. Les travaux historiques retiennent néanmoins son origine anglo-saxonne et servile.

Bathilde devient reine.

De son union avec Clovis naissent trois fils :

Clotaire III, Childéric II et Thierry III.

Tous trois accéderont à la royauté.

Mais le rôle politique majeur de Bathilde commence surtout après la mort de son époux.

Elle devient alors régente pour son fils Clotaire III et joue un rôle de premier plan dans le royaume avant de se retirer à Chelles.

Son parcours est suffisamment exceptionnel pour que nous lui consacrions le prochain épisode.

Pendant ce temps, l’Austrasie entre en crise

Pour comprendre l’évolution du pouvoir franc, il faut également regarder ce qui se passe dans le royaume de Sigebert III, demi-frère de Clovis II.

À sa mort, vers 656, l’Austrasie connaît une grave crise de succession.

Le maire du palais Grimoald et son fils Childebert jouent alors un rôle central.

Mais cet épisode est l’un des plus complexes de l’histoire mérovingienne : les sources sont tardives, leur chronologie est discutée et les historiens ont proposé différentes reconstructions des événements.

Il serait donc imprudent d’en raconter ici les détails comme s’ils étaient parfaitement établis.

Ce que nous pouvons retenir pour l’histoire de Clovis II est le phénomène politique général : les grandes familles et les maires du palais disposent désormais d’une influence suffisamment importante pour intervenir jusque dans les questions de succession royale.

La BnF indique d’ailleurs Clovis II comme roi d’Austrasie à partir de 656, tout en maintenant son règne en Neustrie et Bourgogne jusqu’en 657.

Cette dernière phase de son règne doit néanmoins être abordée avec prudence en raison de la complexité de la succession austrasienne.

Un roi entouré de légendes

Comme beaucoup de souverains mérovingiens, Clovis II a progressivement été entouré de récits spectaculaires.

Certaines traditions tardives lui attribuent notamment des troubles graves à la fin de sa vie.

Mais ces récits ne permettent évidemment pas d’établir rétrospectivement un diagnostic médical.

Une autre histoire est encore plus célèbre : celle des Énervés de Jumièges.

Selon la légende, deux fils de Clovis II se seraient révoltés contre leur père. Pour les punir, on leur aurait brûlé les nerfs des jambes avant de les abandonner sur un radeau.

L’histoire est saisissante.

Elle n’est pas pour autant un récit fiable du règne de Clovis II.

La tradition est tardive et appartient à la construction légendaire entourant Jumièges et les Mérovingiens.

Cet exemple rappelle une règle simple :

une histoire ancienne n’est pas nécessairement une histoire vraie.

Et parfois, la chronologie suffit déjà à nous mettre sur la piste : Clovis II meurt lui-même très jeune, alors que ses fils sont encore des enfants.

La mort d’un roi encore jeune

Clovis II meurt en 657.

Si l’on retient sa naissance vers 635, il n’a qu’une vingtaine d’années.

Il est enterré à Saint-Denis, comme son père Dagobert et sa mère Nanthilde.

Son règne aura duré environ dix-huit ans.

Mais pendant une grande partie de cette période, il était enfant ou adolescent.

C’est pourquoi comparer directement Clovis II à Dagobert Ier serait trompeur.

Dagobert avait hérité adulte d’un pouvoir restauré.

Clovis hérite enfant d’un royaume déjà partagé.

Les deux hommes n’ont tout simplement pas reçu la même monarchie.

Clovis II marque-t-il le début du déclin mérovingien ?

Le mot « déclin » est tentant.

Il est aussi dangereux.

Nous savons ce qui arrivera plus tard : les maires du palais deviendront de plus en plus puissants et les Carolingiens finiront par remplacer les Mérovingiens en 751.

Mais Clovis II, lui, ne connaît pas la fin de l’histoire.

En 654, il existe toujours une véritable royauté mérovingienne. Une grande assemblée se réunit autour du souverain à Clichy. Un diplôme est délivré sous son autorité. Le roi entretient des relations privilégiées avec Saint-Denis et s’inscrit dans la continuité religieuse et dynastique de son père.

La monarchie n’a donc pas disparu.

Mais ses conditions d’exercice changent.

L’accession d’enfants au trône renforce nécessairement ceux qui peuvent gouverner en leur nom. Les maires du palais deviennent des personnages politiques majeurs. Les grandes familles aristocratiques consolident leurs réseaux et leur influence.

La royauté mérovingienne demeure le centre de la légitimité.

Mais elle n’est plus nécessairement le seul centre du pouvoir.

Voilà sans doute ce que le règne de Clovis II nous permet le mieux de comprendre.

Pas la chute brutale d’une dynastie.

Mais un lent déplacement du pouvoir.

Repères chronologiques

  • Vers 635 : naissance de Clovis II.

  • 639 : mort de Dagobert Ier ; Clovis II devient roi de Neustrie et de Bourgogne alors qu’il n’a que quelques années.

  • Début des années 640 : Aega puis Erchinoald exercent la fonction de maire du palais en Neustrie.

  • 642 : mort de la reine Nanthilde ; Clovis est encore enfant.

  • Vers 650 : mariage de Clovis II et de Bathilde.

  • 22 juin 654 : à Clichy, Clovis II confirme un privilège en faveur de Saint-Denis ; l’acte original sur papyrus est conservé.

  • Vers 656 : mort de Sigebert III et crise de succession en Austrasie.

  • 657 : mort de Clovis II.

Ce qu’il faut retenir

  • Clovis II est le fils de Dagobert Ier et de Nanthilde.

  • Il devient roi de Neustrie et de Bourgogne en 639, alors qu’il n’est encore qu’un enfant.

  • Sa minorité renforce le rôle de la reine mère, des grands et des maires du palais.

  • Les sources concernant son règne sont moins abondantes que celles concernant Dagobert, ce qui oblige l’historien à rester prudent.

  • Un diplôme original du 22 juin 654 montre Clovis II adulte au cœur d’une importante assemblée réunie à Clichy.

  • Il entretient un lien privilégié avec Saint-Denis, où reposent ses parents et où il sera lui-même enterré.

  • Il épouse Bathilde, d’origine anglo-saxonne et de condition servile, qui jouera un rôle politique majeur après sa mort.

  • Son règne ne correspond pas à un effondrement soudain de la monarchie mérovingienne : il révèle plutôt un déplacement progressif de l’exercice du pouvoir vers les grands et les maires du palais.

Prochain épisode

Bathilde : d’esclave à reine, puis régente du royaume franc

À la mort de Clovis II, un nouvel enfant monte sur le trône : Clotaire III.

Mais cette fois, l’une des personnalités les plus remarquables du VIIe siècle se trouve à ses côtés.

Ancienne esclave devenue reine des Francs, Bathilde va exercer la régence.

Son parcours exceptionnel, son action politique et religieuse, mais aussi les légendes qui entourent sa mémoire méritent un épisode entier.

Sources pour aller plus loin

  • Chronique dite de Frédégaire, livre IV — source essentielle pour les premières années du règne.

  • Liber Historiae Francorum — source narrative postérieure pour l’histoire mérovingienne.

  • Vita Balthildis — Vie de Bathilde, source hagiographique à utiliser avec les précautions propres à ce genre de texte.

  • Hartmut Atsma et Jean Vezin, « Les vicissitudes d’un document mérovingien depuis son expédition jusqu’à son dépôt aux Archives nationales : le privilège accordé par le roi Clovis II en faveur de l’abbaye de Saint-Denis en France en 654 », Bulletin de la Société nationale des Antiquaires de France.

  • TELMA / IRHT-CNRS, diplôme original de Clovis II, 22 juin 654, en faveur de Saint-Denis.

  • Bibliothèque nationale de France, notice d’autorité « Clovis II (0635-0657 ; roi des Francs) ».

  • Travaux consacrés à Bathilde et à son époque disponibles sur Persée.

Gwladys VAZQUEZ

Préceptrice et coach scolaire, fondatrice de L’École de Gwladys.

https://www.lecoledegwladys.fr
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