Apprendre par cœur : mais que vient faire le cœur dans cette histoire ?
Qui n'a jamais entendu cette consigne à l'école : « Pour demain, vous apprendrez votre leçon par cœur ! »
Une poésie, une table de multiplication, une définition ou quelques dates importantes… Nous avons tous, un jour ou l'autre, essayé de retenir quelque chose pour pouvoir le réciter sans regarder notre cahier.
Mais une question se pose : pourquoi apprendre « par cœur » alors que notre mémoire se trouve dans notre cerveau ?
Pour le comprendre, il faut remonter plusieurs siècles en arrière.
Quand le cœur était aussi le siège de la pensée
Aujourd'hui, nous associons spontanément le cœur aux sentiments et le cerveau à la mémoire.
Cette séparation n'a pourtant pas toujours été aussi évidente.
Dans l'Antiquité, certaines conceptions attribuaient au cœur un rôle qui dépassait largement la circulation du sang.
Il pouvait être considéré comme le siège de la sensibilité, de l'intelligence et même de la mémoire.
Tous les penseurs antiques ne partageaient cependant pas cette vision. Le rôle du cerveau faisait lui aussi l'objet de réflexions et de débats.
Mais l'association symbolique entre le cœur et les facultés de l'esprit s'est durablement installée dans le langage.
C'est cet héritage que nous retrouvons dans notre expression.
Du latin cor au français « cœur »
Le mot « cœur » vient du latin cor, cordis.
Cette racine a laissé plusieurs traces dans notre langue.
Prenons le verbe « recorder ».
Aujourd'hui presque disparu de l'usage courant, il signifiait notamment répéter quelque chose pour le mémoriser.
Il vient du latin recordari, qui signifie « se souvenir » ou « se remettre quelque chose à l'esprit ».
Autrement dit, la mémoire et le cœur sont liés jusque dans l'histoire de certains mots.
L'expression « savoir par cœur » est attestée au XVIᵉ siècle, notamment chez François Rabelais.
Depuis, elle a traversé les générations et les salles de classe.
Nous l'utilisons toujours, bien que nous sachions désormais que les mécanismes de la mémoire dépendent du cerveau.
Une petite curiosité : et le courage ?
Le mot « courage » appartient lui aussi à la famille du cœur.
Il dérive de « cœur », auquel s'est ajouté le suffixe -age.
Dans l'ancien français, il pouvait désigner les dispositions intérieures, l'état d'esprit ou l'ardeur d'une personne.
Voilà pourquoi nous retrouvons aujourd'hui le cœur dans des expressions comme « avoir du cœur à l'ouvrage » ou « prendre son courage à deux mains ».
Notre langue conserve ainsi le souvenir d'une époque où le cœur représentait bien davantage qu'un organe.
Apprendre par cœur, est-ce vraiment apprendre ?
Voilà une autre question intéressante, notamment à l'école.
Connaître parfaitement une définition ne signifie pas nécessairement qu'on en comprend le sens.
Un élève peut réciter une règle de grammaire sans savoir l'appliquer. À l'inverse, il peut comprendre une notion et avoir encore du mal à la restituer précisément.
Mémoriser et comprendre sont deux apprentissages complémentaires.
Apprendre par cœur reste utile pour acquérir des connaissances qui doivent pouvoir être retrouvées rapidement : tables de multiplication, vocabulaire, dates ou formules.
Mais ces connaissances prennent tout leur sens lorsqu'on sait aussi les expliquer et les utiliser.
Et finalement, ce petit détour par l'histoire de notre langue nous rappelle une chose assez amusante.
Chaque fois que nous demandons à un enfant d'apprendre sa leçon par cœur, nous employons une expression qui conserve la trace d'une ancienne manière de comprendre l'être humain.
Comme quoi, même les mots les plus ordinaires ont parfois une longue histoire à raconter !
Sources pour aller plus loin
Académie française — Dictionnaire, 9ᵉ édition, « cœur »
Pour l'origine latine du mot et ses anciennes associations avec la mémoire, l'intelligence et les sentiments.
Consulter le dictionnaire
Académie française — Dictionnaire, 9ᵉ édition, « recorder »
Pour l'étymologie du verbe issu de recordari et son ancien sens lié à la mémorisation.
Consulter la définition
CNRTL — « courage », étymologie
Pour comprendre la formation du mot et ses premiers sens en ancien français.
Consulter la notice
Académie française — « mémoire »
Pour retrouver la définition actuelle de la faculté de mémorisation.
Consulter la définition
L'École de Gwladys
Parce que comprendre le monde, c'est apprendre à le regarder autrement.

