Ces expressions qui nous font voyager dans le temps — Saison 2, épisode 10
« Mais enfin, ça fait des lustres que je te le dis ! »
Vous l'avez déjà entendue, cette phrase ?
Peut-être même l'avez-vous prononcée avec une pointe d'impatience.
« Je n'ai pas vu cette personne depuis des lustres ! »
« Cela fait des lustres que ce vieux bâtiment est abandonné. »
« Je te demande de ranger ton bureau depuis des lustres ! »
Dans toutes ces situations, une chose est certaine : nous parlons d'un temps qui nous semble interminable.
Mais au fait, qu'est-ce qu'un lustre ?
Une magnifique suspension accrochée au plafond ?
Une ancienne façon de compter les années ?
Ou simplement une exagération de plus dans notre langue française ?
Eh bien, figurez-vous que cette fois, le mot possède une signification mathématique très précise.
Et pour comprendre pourquoi, il va falloir remonter jusqu'à la Rome antique.
Que signifie « depuis des lustres » ?
Aujourd'hui, l'expression « depuis des lustres » signifie tout simplement « depuis très longtemps ».
Elle appartient à ces tournures qui nous permettent d'insister sur une durée importante sans la mesurer exactement.
Prenons quelques exemples.
« Je connais cette chanson depuis des lustres. »
Cela signifie que je la connais depuis longtemps, sans nécessairement pouvoir préciser depuis combien d'années.
« Cela fait des lustres que nous n'avons pas pris de vacances ensemble ! »
Ici, l'expression souligne surtout l'impression que beaucoup de temps s'est écoulé.
« Cette règle existe depuis des lustres. »
Autrement dit, elle ne date pas d'hier !
Mais contrairement à notre précédente expression, « il y a belle lurette », le mot « lustre » n'est pas une mystérieuse transformation linguistique.
Il désigne réellement une période de temps.
Et pas n'importe laquelle.
Un lustre, c'est exactement cinq ans !
Voilà notre première découverte.
Dans son sens historique et chronologique, un lustre correspond à une période de cinq années.
Un lustre : cinq ans.
Deux lustres : dix ans.
Trois lustres : quinze ans.
Quatre lustres : vingt ans.
Nous pourrions donc parfaitement dire :
« Il s'est écoulé trois lustres depuis cet événement. »
Cela signifierait exactement quinze années.
Mais attention !
Dans l'expression familière « depuis des lustres », nous n'effectuons généralement aucun calcul.
Le pluriel sert surtout à évoquer une longue durée.
Si quelqu'un vous annonce qu'il attend une réponse « depuis des lustres », inutile de sortir votre calculatrice pour vérifier qu'au moins dix ans se sont écoulés !
Il peut très bien attendre depuis quelques semaines… et trouver cela déjà beaucoup trop long.
La langue française aime décidément prendre quelques libertés avec les mathématiques.
Une origine qui nous emmène dans la Rome antique
Pour comprendre l'origine de notre mot, il faut remonter à la civilisation romaine.
Le terme « lustre » vient du latin lustrum.
Mais, à l'origine, ce mot ne désignait pas simplement cinq années.
Il était associé à une cérémonie religieuse de purification.
Dans la Rome antique, les censeurs étaient notamment chargés d'établir le recensement des citoyens.
À la fin de cette opération, une cérémonie appelée lustrum pouvait être organisée afin de purifier symboliquement le peuple romain.
Cette cérémonie était liée à un cycle de cinq ans.
Progressivement, le mot qui désignait le rite a également servi à désigner la période correspondante.
C'est ce que les linguistes appellent une métonymie : un mot prend un nouveau sens grâce à une relation étroite avec ce qu'il désignait auparavant.
Le nom d'une cérémonie est ainsi devenu celui d'une durée.
Et voilà comment une pratique religieuse de la Rome antique a laissé sa trace dans notre vocabulaire quotidien !
Mais pourquoi les Romains comptaient-ils par cinq ans ?
Dans la Rome antique, le recensement des citoyens constituait une opération importante.
Il permettait notamment d'évaluer la population civique, les patrimoines et certaines obligations des citoyens.
Les censeurs jouaient un rôle essentiel dans cette organisation.
Leur charge et les opérations de recensement s'inscrivaient dans un rythme traditionnel de cinq ans.
C'est ce cycle qui explique le lien entre le lustrum et la période quinquennale.
Attention, toutefois, à ne pas imaginer une mécanique parfaitement régulière pendant toute l'histoire romaine.
Les institutions ont évolué, et les recensements n'ont pas toujours été effectués à intervalles rigoureusement identiques.
Ce qui nous intéresse ici, c'est le sens que le mot a conservé : celui d'une période de cinq ans.
Un héritage linguistique vieux de plusieurs siècles !
Le saviez-vous ? Le lustre du plafond n'a pas la même origine !
Voilà probablement la partie la plus amusante de notre voyage.
Le mot « lustre » possède plusieurs sens en français.
Il peut désigner :
Une période de cinq années.
Un appareil d'éclairage suspendu au plafond.
L'éclat ou le brillant d'une matière.
Mais ces sens ne proviennent pas tous de la même histoire.
Le lustre qui mesure le temps vient du latin lustrum.
Le lustre associé à la brillance provient, lui, de l'italien lustro.
Le luminaire appartient à cette seconde famille de sens, liée à la lumière et à l'éclat.
Autrement dit, lorsque vous dites :
« Cela fait des lustres que je veux changer le lustre du salon ! »
Vous utilisez deux fois le même mot, mais avec deux histoires différentes !
Avouez que la phrase mérite presque d'être encadrée.
C'est l'une des curiosités les plus réjouissantes de notre langue.
Deux mots identiques dans leur forme peuvent avoir des origines distinctes.
On parle alors d'homonymes.
Une petite histoire de chiffres et de temps
Le lustre n'est pas la seule unité de durée que nous avons héritée de l'histoire.
Nous connaissons tous :
La décennie : dix ans.
Le siècle : cent ans.
Le millénaire : mille ans.
Mais nous utilisons également des termes un peu moins courants.
Le quinquennat : une période de cinq ans, notamment pour désigner la durée d'un mandat présidentiel en France.
L'olympiade : traditionnellement, une période de quatre ans entre deux éditions des Jeux olympiques antiques.
Le lustre : cinq ans.
Tous ces mots montrent que les sociétés ont inventé différentes manières de découper le temps.
Certaines répondent à des besoins administratifs.
D'autres sont liées à la politique, aux traditions religieuses ou aux événements sportifs.
Et parfois, ces anciens systèmes de mesure survivent dans de simples expressions du quotidien.
« Depuis des lustres » et « il y a belle lurette » : deux cousins très différents
Souvenez-vous de notre précédent épisode.
Nous avions découvert que « belle lurette » venait d'une ancienne forme du mot « heure ».
Une petite durée devenue, au fil des transformations de la langue, une manière d'évoquer un temps très long.
Avec « depuis des lustres », le chemin est différent.
Nous partons d'une unité de cinq années, parfaitement définie, pour arriver à une expression qui évoque une durée indéterminée.
D'un côté, une ancienne petite heure.
De l'autre, un cycle de cinq ans.
Et pourtant, aujourd'hui, les deux expressions peuvent vouloir dire pratiquement la même chose.
« Je ne l'ai pas vu depuis belle lurette. »
« Je ne l'ai pas vu depuis des lustres. »
Dans les deux cas, la personne n'a pas été vue depuis longtemps.
Mais derrière ces deux formulations se cachent des histoires complètement différentes.
Voilà pourquoi l'étymologie est si passionnante !
Elle nous rappelle que deux expressions voisines par leur sens ne partagent pas nécessairement la même origine.
Une expression que nous employons souvent pour exagérer
Revenons à notre langage quotidien.
Imaginez un élève qui déclare :
« Madame, cela fait des lustres que j'attends la correction ! »
Vous regardez l'heure.
Le devoir a été rendu il y a vingt minutes.
Nous sommes évidemment loin des cinq années romaines !
Mais l'élève ne cherche pas à donner une information chronologique précise.
Il exprime son impatience.
C'est ce que nous appelons une hyperbole.
L'hyperbole est une figure de style qui consiste à exagérer une idée pour produire un effet.
Quelques exemples :
« Je meurs de faim ! »
« Je te l'ai répété mille fois ! »
« J'ai une montagne de devoirs ! »
« Je t'attends depuis des lustres ! »
Personne n'est obligé de prendre ces phrases au pied de la lettre.
Leur objectif est de renforcer une impression.
Et notre expression possède justement cette double richesse : une origine historique très précise et un usage moderne souvent exagéré.
Une petite activité pour les élèves
Voici une activité que l'on peut proposer dès le collège.
Première question :
Un lustre représente cinq années. Combien représentent six lustres ?
Réponse : trente ans.
Deuxième question :
Dans la phrase « J'attends le bus depuis des lustres », faut-il comprendre que la personne attend depuis au moins dix ans ?
Bien sûr que non !
Il faut comprendre qu'elle trouve l'attente particulièrement longue.
Troisième question :
Quelle figure de style peut-on reconnaître dans cette phrase ?
Une hyperbole.
En quelques minutes, nous venons de travailler trois compétences :
Le vocabulaire et l'étymologie.
Le calcul et les unités de durée.
Les figures de style et le sens figuré.
Comme quoi, une simple expression française peut nous emmener beaucoup plus loin qu'on ne l'imagine !
Le petit mot de la fin
J'aime particulièrement « depuis des lustres » parce que cette expression possède deux visages.
Le premier est historique : il nous ramène aux censeurs romains, aux recensements et aux cérémonies de purification.
Le second est familier : il apparaît dans nos conversations, souvent pour exprimer notre impatience ou notre étonnement.
Entre les deux, plus de deux mille ans d'histoire nous séparent.
Et pourtant, le mot est toujours là.
Nous l'utilisons sans nécessairement connaître son passé.
C'est peut-être cela, la plus belle magie des expressions françaises.
Elles transportent discrètement des fragments d'histoire dans notre langage quotidien.
Alors, la prochaine fois que quelqu'un vous dira :
« Cela fait des lustres ! »
Vous pourrez lui demander, avec un petit sourire :
« Des lustres de cinq ans… ou des lustres d'impatience ? »
Et vous, connaissiez-vous cette ancienne unité de temps ?
Saviez-vous que le lustre du plafond et celui du calendrier ne partageaient pas la même origine ?
L'École de Gwladys — Parce que les mots ont aussi une histoire à raconter.
Sources et références
Académie française, « La lurette et le lustre » : https://www.academie-francaise.fr/la-lurette-et-le-lustre
Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition, entrée « lustre » (période de cinq ans) : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9L1378
Dictionnaire de l'Académie française, 9e édition, entrée « lustre » (brillance et éclairage) : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9L1379
Dictionnaire Larousse, entrée « lustre » : https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/lustre/48107

